Il arrive que l’on pousse la porte d’un cabinet avec une certitude serrée contre soi comme un manteau par grand froid.
On croit venir avec les faits.
On vient souvent avec une blessure, une mémoire, une peur, parfois même avec une histoire si souvent répétée qu’elle a pris le visage du vrai.
Entre la sincérité du sujet et la résistance du réel, entre la conviction intime et la preuve, entre le besoin d’avoir raison et l’exigence de justice, demeure une question plus ancienne que nos colères.
Y a-t-il une vérité ou seulement des vérités humaines.
Chaque client entre avec sa vérité.
Il ne la pose pas sur la table comme un dossier parmi d’autres.
Il la porte dans sa voix, dans ses silences, dans sa manière de raconter un détail trois fois et d’en éviter un autre.
Il n’arrive presque jamais avec le vrai déjà éprouvé. Il arrive avec une version du monde.
La chose n’a rien de honteux. Nous faisons tous cela.
Pour continuer à vivre avec nous-mêmes, nous arrangeons parfois le réel comme on remet un cadre un peu de travers en espérant qu’il paraîtra droit de loin.
Nous ne mentons pas toujours aux autres.
Il nous arrive surtout de nous raconter une histoire supportable.
Dans le huis clos du cabinet, l’avocat rencontre alors une énigme ancienne.
La sincérité n’est pas toujours la vérité. Mais elle peut en être le premier pas.
Car celui qui souffre parle vrai de sa douleur, sans parler encore juste des faits.
Et c’est précisément là que commence le travail délicat du droit, au point où le récit demande à être éprouvé par autre chose que lui-même.
Or notre époque aime tellement les récits qu’elle en oublie parfois la rude patience du réel.
C’est par là qu’il faut poursuivre.
Nous vivons dans un siècle où chacun semble dire, avec une assurance admirable et parfois touchante, voici ma vérité.
Le possessif rassure. Il donne à l’opinion l’allure d’une propriété privée.
Pourtant, le vrai n’est pas un appartement que l’on meuble selon ses goûts.
Il résiste. Il contredit. Il insiste. Le malentendu contemporain est là.
On confond volontiers ressenti et réalité, intensité et exactitude, conviction et preuve.
Comme si le simple fait d’avoir profondément vécu une chose suffisait à la rendre juridiquement incontestable.
Hélas, ou heureusement selon les jours, une conviction n’est pas une preuve.
Le droit n’humilie pas les subjectivités.
Il leur demande davantage. Il les oblige à sortir d’elles-mêmes.
Il rappelle avec une sobriété presque austère que tout récit ne se vaut pas, non parce que tous les hommes ne se valent pas, mais parce que les affirmations doivent accepter d’être vérifiées, contredites, discutées.
C’est là une rude école de modestie.
La justice commence souvent quand ma vérité accepte d’être contredite.
Et cette contradiction n’est pas une violence quand elle est conduite avec mesure.
Elle devient une chance.
Encore faut-il savoir de quoi l’on parle lorsque l’on parle du vrai en justice.
En justice, le tribunal ne juge pas un tempérament, ni une émotion, ni même une impression de bonne foi prise en gros plan.
Il examine, selon les cas, des faits allégués, des pièces, des écrits, des témoignages, des expertises et il les soumet à la disussion contradictoire.
Autrement dit, il ne demande pas seulement ce qui a été vécu. Il demande ce qui peut être établi.
Il faut donc distinguer avec netteté le fait, l’interprétation, la probabilité, le doute et la démonstration.
Cette distinction paraît sévère. Elle est en réalité libératrice.
Elle évite qu’une procédure devienne une guerre de ressentis où le plus blessé, le plus éloquent ou le plus théâtral finirait toujours par passer pour le plus juste.
En général, celui qui affirme doit pouvoir étayer ce qu’il avance.
Une date, un message, un contrat, un virement, un certificat, une photographie, une attestation, un échange de courriels changent souvent plus le destin d’un dossier qu’une indignation magnifique.
Le droit a parfois l’air moins lyrique que l’âme humaine. Il est surtout plus exigeant dans sa manière d’aimer le réel.
Cette exigence n’interdit pas l’humanité. Elle lui donne une forme.
Car la justice n’est pas faite pour écraser les versions humaines sous un marbre froid.
Elle est faite pour aider chacun à passer du tumulte intérieur à une parole compréhensible, vérifiable et, autant que possible, partageable.
Reste alors à savoir comment l’avocat accompagne ce passage sans briser celui qui parle.
La première faute serait de fracasser la parole du client avec le marteau du droit dès la première minute.
La seconde serait de bénir son récit par paresse, par peur de déplaire ou par fausse douceur.
Entre la brutalité et la complaisance, il existe une voie plus rare.
Elle demande tolérance, prudence, bonne foi et parfois un peu d’humour, cette politesse du vrai qui évite d’humilier.
Accueillir, d’abord.
Écouter sans juger ne signifie pas valider.
Cela signifie reconnaître qu’un être humain ne se résume jamais à ses contradictions du jour.
On peut entendre une parole blessée sans la couronner vérité judiciaire.
Cette nuance change tout.
Trier, ensuite.
Voici souvent la méthode la plus utile dans un cabinet :
- ce que vous savez
- ce que vous croyez
- ce que vous pouvez prouver
- ce qui vous manque encore
- ce qui risque de vous être opposé
Expliquer, enfin.
Dire au client, avec tact mais sans détour, que le juge ne verra pas sa vie entière, seulement ce qui entrera dans le champ du dossier.
Le rôle de l’avocat est alors de transformer une vérité émotionnelle en parole juridiquement tenable.
Non pour trahir l’humain, mais pour lui donner une chance d’être entendu.
Il faut parfois beaucoup de délicatesse pour dire une chose simple.
Vous êtes peut-être sincère. Mais la sincérité ne suffit pas toujours.
Or cette phrase, bien dite, n’abaisse pas. Elle redresse. Car une fois le brouillard dissipé, une autre vertu peut enfin apparaître.
Il faut du courage pour affronter l’adversaire.
Il en faut souvent davantage pour affronter les limites de sa propre version.
Le premier combat d’un justiciable n’est pas toujours contre l’autre partie.
Il est parfois contre la tentation très humaine de rester fidèle à une histoire devenue trop étroite.
Accepter que sa vérité ne soit pas la vérité entière, ce n’est pas capituler. C’est grandir.
C’est quitter la position confortable du témoin parfait que l’on rêvait d’être pour devenir un être plus lucide, donc plus libre.
Une procédure peut alors cesser d’être une machine humiliante l’ego pour devenir une école sévère de responsabilité.
Le rôle le plus noble de l’avocat est peut-être là. Non pas seulement défendre.
Mais aider quelqu’un à traverser l’épreuve du vrai sans s’effondrer.
Non pas culpabiliser, mais responsabiliser.Non pas humilier, mais éclairer.
Il arrive même, dans les meilleurs jours, que le client ressorte d’un entretien non avec plus de certitudes, mais avec quelque chose de meilleur. Plus de justesse.
Alors la vérité ne ressemble plus à un glaive brandi contre lui.
Elle devient une porte étroite, certes, mais une porte quand même.
Et pour dire cette chose grave avec la légèreté qu’elle mérite, laissons entrer une fable.
Une Girafe vint un matin consulter un Hibou, réputé très habile dans l’art de démêlerles querelles de savane.
La Girafe entra le cou haut, l’œil blessé, la dignité vexée.
Elle dit au Hibou
- Je viens avec la vérité. Toute entière. Magnifique. Bien peignée. Il ne manque rien.
Le Hibou, qui avait vu passer bien des certitudes à pattes, l’invita à s’asseoir. Ce qui prit un certain temps.
- Racontez, dit-il.
La Girafe raconta. Longuement. Si longuement que le soleil changea de branche deux fois. Elle n’oublia aucun tort de l’Antilope, aucune perfidie du Vent, aucun silence du Baobab, aucun regard douteux de la Tortue présente ce jour-là à vingt-sept mètres, peut-être vingt-six et demi.
Quand elle eut fini, le Hibou demanda doucement
- Et maintenant, voulez-vous me dire ce qui s’est passé, en dehors de ce que vous avez ressenti.
La Girafe se cabra
- Mais c’est la même chose.
Le Hibou sourit
- Hélas non. Sinon les perroquets seraient magistrats et les tambours serviraient de preuve.
Il prit alors quatre feuilles et écrivit dessus : les faits, les interprétations, les peurs et les preuves.
La Girafe regarda longtemps. Puis elle posa elle-même ses mots au bon endroit. Ses phrases diminuèrent. Sa colère aussi. À la fin, elle murmura
- J’avais donc une vérité, mais par morceaux.
Le Hibou répondit
- Comme tout le monde. Le courage n’est pas d’avoir raison tout seul. C’est d’accepter qu’un peu de vrai vienne aussi de ce qui nous résiste.
La Girafe repartit moins triomphante, mais plus droite.
Et ce jour-là, chose rare, elle ne regarda personne de haut.
La vérité n’est pas faite pour humilier les hommes, mais pour leur rendre une mesure plus juste d’eux-mêmes.
Cherchée avec prudence, justice et bonne foi, elle ne blesse pas ce qu’il y a de plus noble en nous.
Elle le redresse, elle l’éclaire, elle l’oblige à grandir.
Et peut-être est-ce là la victoire la plus haute non pas triompher d’autrui, mais sauver en soi ce que l’épreuve menaçait d’abîmer.
Retrouver sa paix sans renoncer à sa dignité.
Garder sa lumière sans emprunter les armes de l’ombre.
Je ne dois rien à ceux qui ont détruit ma paix.
Je me dois seulement de rester fidèle à ce qui, en moi, mérite encore d’être défendu.
Pour prolonger cette réflexion, vous pouvez découvrir mon entretien paru dans Le Petit Journal de Saint-Jean-Cap-Ferrat, page 41, consacré à ma pratique du droit au service des habitants de la presqu’île :
https://www.calameo.com/ville-de-saint-jean-cap-ferrat/read/006557951a9ddee5df351.
Fin et début.