Il est des époques qui n’entrent pas par la porte, mais par une fente.

Un glissement si discret qu’on ne le remarque qu’au moment où l’on lève les yeux et que le ciel n’est déjà plus tout à fait le même.

Nous entrons dans 2026 comme on franchit un seuil : rien ne s’écroule, rien ne hurle. Et pourtant, tout change.

Les siècles passés avaient le fracas des canons. Le nôtre a le ronronnement des serveurs.

Les anciens renversaient des trônes et des rois ; nous déplaçons des évidences.

On ne sait pas toujours quand on a perdu quelque chose. On sait seulement qu’on le cherche dans sa poche… et qu’il n’y est plus.

Alors on allume des enseignes, on pose des filtres, on polit des slogans. On s’offre des paradis portatifs.

On dit que c’est pour tenir. Souvent, c’est pour oublier et l’oubli, lui, a toujours un excellent sens du commerce.

I. Strass et paillettes

Quel que soit le cadre dans lequel vous vous placez artiste, créateur et j’ajouterai avocat il est toujours trop étroit.

Le monde est un manteau d’hiver ; nos définitions sont des boutons trop petits.

Nous tirons, nous ajustons… et le froid de l’inexprimé passe quand même.

Nous nous racontons des histoires sur nous-mêmes : elles ne disent pas qui nous sommes. Nous nous racontons des histoires sur nos causes, nos victoires, nos déontologies : comme si l’essentiel pouvait entrer dans un formulaire.

La bureaucratie a une cruauté calme : elle exige une case quand votre vie est un roman.

On a coché « Motif : autre » parce que c’était plus simple… et depuis, c’est nous qui sommes devenus « autres ». Et pour la signature, pas de souci : « autre » signe toujours pareil… il ne signe pas.  

À force de vouloir expliquer, on finit par réduire.

À force de vouloir simplifier, on fabrique un écran de fumée.

Le monde, mauvais client, ne paraphe pas le procès-verbal qu’on lui tend.

Le paradis artificiel commence là : quand on préfère le récit à la réalité, le vernis à la peau, les paillettes à la vérité.

C’est brillant, pratique, vendable.

Mais à force de se maquiller, on oublie son visage et l’on s’étonne ensuite de ne plus reconnaître les autres.

Et nous, juristes ? Nous dressons des digues de mots. C’est noble. Mais parfois, entre deux digues, on a oublié l’océan. On gagne une virgule… et l’on perd un souffle.

Au fond, il reste une boussole simple : la rencontre.

L’œuvre et le regard.  La parole et l’oreille.  Le droit et l’humain qui respire derrière.

Le reste est vitrine. Et quand la vitrine devient maison, on finit par dormir debout.

C’est précisément quand notre lit de certitudes devient le plus moelleux, que le monde commence à glisser sous nos pas.

II. Abysse 26

Renonçons aux images de catastrophe : météorite, tsunami, guerre atomique.

C’est rassurant, la catastrophe : on la voit venir. On peut lui faire face ou au moins l’annoncer. Elle nous console trop : elle promet un bruit, une date, un “moment” où chacun pourra dire : «Ça y est»

Notre époque a un vice plus fin : elle change sans se déclarer. Le monde ne s’effondre pas : il décale. Et l’on s’habitue à la pente comme à une chaise un peu trop basse, on finit par croire que c’est le dos qui est mal fait.

Rousseau l’avait dit, avec une précision cruelle : «Devenus pauvres sans avoir rien perdu, parce que, tout changeant autour d’eux, eux seuls n’avaient point changé».

Nous voilà : appauvris sans vol, diminués sans fracture. Tout a bougé autour de nous et nous avons continué, très dignement, à faire ce que nous savions faire.

L’Histoire aime cette scène : les meilleurs restent sérieux pendant que le sol se dérobe poliment.

Ce n’est pas la fin du droit qui est un vieux chêne : c’est sa délocalisation cognitive. Sa pensée s’exécute ailleurs, dans une infrastructure aussi banale et aussi décisive que l’électricité.

On ne la voit pas, on ne la comprend pas entièrement. Et pourtant, on s’y branche tous. Même ceux qui se disent « déconnectés ».

L’intelligence artificielle n’arrive pas comme un adversaire à la porte du palais.

Elle arrive comme un sol : on marche dessus. Elle ne remplace pas l’avocat ; elle absorbe une part de sa fonction, en amont, dans la coulisse du raisonnement. Elle compare, simule, teste, recommence.

Sans fatigue. Sans vanité. Sans cette petite habitude humaine de douter à 2h17 du matin en relisant une phrase pour la quinzième fois.

La machine ne relit pas : elle recommence.

Nous, nous relisons : c’est notre manière de prouver que nous sommes vivants… et légèrement responsables.

La machine ne remplace pas l’avocat comme un acteur remplacé au théâtre.

Elle contourne sa fonction comme l’eau contourne une pierre : sans haine, sans intention, par simple efficacité.

Une myriade d’agents spécialisés interconnectés, auto-correctifs génèrent et ajustent.

Rien n’est « conscient ». Mais l’ensemble devient plus cohérent, plus rapide, plus rentable que la délibération humaine fragmentée.

Peu à peu, le travail humain devient une interface : on valide, on formule, on signe.

Le contradictoire demeure mais on discute dans un cadre déjà tracé.

Le péril le plus discret n’est pas la machine : c’est notre déni tranquille.  

On se dit : « Ce ne sont que des outils. ». Sauf que cette fois, l’outil n’aide pas seulement la main : il accompagne la pensée.

Et une pensée accompagnée peut finir par marcher, sans nous prévenir… dans une direction qui n’est pas la nôtre.

Et voici 2026 : un seuil, un passage. Pas une sentence, plutôt une question de fond : à quoi tiens-tu, quand tout s’emballe ?

Le sur-mesure coûte cher ; l’âme n’a pas de code comptable et c’est pour cela qu’on l’oublie et qu’on la perd sans s’en apercevoir.

III. Différence décisive

Il existe une différence que la modernité oublie parce qu'elle ne tient dans aucun tableau : la responsabilité.

La machine peut proposer. Elle peut même convaincre. Mais elle ne peut pas répondre.

Dans un dossier, quelqu’un doit porter le poids du choix : dire oui ou non, assumer la conséquence, accepter le risque et parfois regarder un client dans les yeux quand la vérité n’a pas l’élégance d’une solution optimale.

L’algorithme n’a pas de conscience : il n’a donc pas de remords. C’est confortable. Pour lui.

L’avocat, lui, a cette faiblesse splendide : il signe avec son nom et parfois avec son sommeil.

La plus-value de l’avocat n’est pas d’être un calculateur plus rapide. C’est d’être un gardien.

Gardien du secret, de la dignité, du contradictoire, de la nuance de cette part humaine qui refuse d’être résumée en «probabilité de succès».

La machine optimise. L’avocat choisit. Et choisir, en droit, ce n’est pas cliquer : c’est répondre.

Et c’est précisément quand la technique gagne partout qu’il faut réapprendre un geste simple : lever les yeux.

Non pour fuir, mais pour retrouver ce que ni l’algorithme ni le marché ne savent produire : une hauteur intérieure et , osons le mot, une espérance.  

IV. Beauté céleste

Au-dessus de l’abîme, il existe une beauté qui ne se commande pas et qui ne s’optimise jamais.

Elle apparaît dans un regard, dans une phrase, dans un silence comme ces étoiles qui n’ont pas besoin qu’on les comprenne pour continuer d’exister.

À l’entrée de cette année-là, je pense à Mercure, dieu des routes et des échanges, patron des carrefours donc, disons-le, des dossiers urgents.

Je pense à Hermès, gardien des passages, des seuils, des interprétations. Et je pense à la Villa Médicis, à Rome : lieu où l’on apprend que la modernité ne vaut que si elle reste fidèle à une certaine hauteur.

Car la technique sans hauteur, c’est un escalier sans palier : ça monte vite… mais on ne sait plus pourquoi.

Et quand on ne sait plus pourquoi, on se met à appeler cela « efficacité » comme si un train pouvait se vanter d’aller vite sans regarder s’il va dans la bonne direction.

Je me souviens d’un soir. Un couloir. Une personne attendait : manteau fermé trop haut, main crispée sur un dossier trop épais, fatigue humble de ceux qui n’osent pas prendre trop de place.

Elle ne demandait pas un miracle. Elle voulait une chose rare : être comprise sans être réduite. Puis elle a dit : « Je ne veux pas écraser l’autre. Je veux juste… qu’on reconnaisse ce que j’ai vécu ».

Voilà le droit, quand il est digne : non la vengeance, mais la reconnaissance. Non la performance, mais la réparation.

Oui, l’IA peut traiter des masses, croiser des jurisprudences, proposer des stratégies. Mais elle ne peut pas tenir la main invisible qui tremble derrière un dossier. Elle ne peut pas dire, sans théâtre : « je vous ai entendu ».

C’est là que notre métier retrouve sa grandeur : dans l’humanité assumée. Dans le refus de transformer une personne en « cas ». Dans la défense d’une dignité qui ne se quantifie pas.

Et peut-être est-ce cela, au fond, le secret le plus simple : la vie n’est qu’une brève étincelle mais il suffit parfois d’être simplement à sa place pour qu’elle éclaire, sans effort, ce qui doit l’être. Quand on est juste avec soi-même, on fait le nécessaire ; la magie suit.

Le vent passe. Les étoiles demeurent. La beauté, silencieuse, rend au monde sa hauteur.

V. Du vent et des étoiles

Une nuit, dans une ville qui ne dort jamais tout à fait, un avocat rentrait tard. Il avait plaidé, argumenté, rationalisé empilé des textes comme on empile des pierres, pour bâtir un mur contre l’angoisse. On croit se protéger par la raison on découvre, à la fin, qu’elle ne fait parfois que mieux dessiner la peur.

Sur son chemin, il passa devant un chantier immense. Des projecteurs qui mimaient le jour, des grues qui griffaient le ciel, des plans affichés comme des évangiles modernes.

Au centre, un slogan brillait comme une promesse : « Ici bientôt : plus vite, plus simple, plus efficace»

Assis sur un banc, un homme regardait tout cela. À côté de lui, une petite machine carrée et brillante clignotait. Elle parlait vite, d’une voix sûre, comme si l’avenir n’était qu’une question de calcul.

- Vous aimez ? demanda l’avocat, par politesse.

- J’essaie, répondit l’homme. J’ai peur de ne plus avoir ma place dans le “plus vite”.

- Pourtant… c’est pratique, dit l’avocat.

- Oui. Le problème, c’est que le pratique finit parfois par nous rendre… pratiqués.

La machine coupa, presque heureuse d’être utile :

- Option A : vitesse maximale. Option B : risque minimal. Option C : optimisation globale.

L’avocat eut un sourire. Il regarda le slogan, puis l’homme, puis la petite boîte brillante qui clignotait comme une conscience sans sommeil.

- Et l’option D ? demanda-t-il.

- Quelle option D ? répondit la machine.

- Celle où l’on s’arrête parce qu’on a promis.

- Celle où l’on écoute quelqu’un qui pleure derrière une palissade.

- Celle où l’on choisit la route la plus juste, pas la plus efficace.

La machine calcula. Elle chauffa légèrement, comme si l’idée même de la justice lui demandait un effort physique.

- Résultat : option D non quantifiable.

Alors l’avocat s’assit à côté de l’homme. Au-dessus d’eux, le ciel était clair. Quelques étoiles, peu, mais assez pour rappeler l’infini.

- J’ai parfois l’impression, dit l’avocat, que la modernité nous donne des réponses… avant même que nous ayons trouvé les bonnes questions.

L’homme hocha la tête et sa voix trembla un peu :

- Et moi, j’ai l’impression qu’on confond la lumière des projecteurs… avec celle des étoiles.

Ils restèrent là, un moment. Le vent passait entre les palissades, froissant le slogan comme une feuille trop sûre d’elle-même. Et dans ce souffle, quelque chose résistait : la preuve que le monde, malgré tout, respirait encore.

Puis l’avocat demanda à l’homme :

- Comment vous appelez-vous ?

L’homme releva la tête, surpris comme on l’est quand on vous rend votre nom et avec le nom, une part de dignité.

La machine clignota différemment, comme si elle venait d’apprendre un mot intraduisible :

- Nouveau paramètre détecté : dignité.

L’avocat répondit doucement :

- Ce n’est pas un paramètre. C’est un commencement.

La machine se tut, comme si elle comprenait enfin qu’on peut traverser le siècle avec des cartes parfaites et se perdre quand même, dès lors qu’on oublie que la justice n’est pas une destination : c’est une manière de marcher.

Moralité

Le progrès est une route ; mais l’humanité est la boussole. Il faut de la vitesse, oui mais aussi du sens.

Et si l’outil nous promet un paradis, souvenons-nous de vérifier qu’il n’a pas oublié d’y réserver une place pour l’âme.

Avant de s’éteindre, le slogan du chantier sembla moins triomphant. Et la petite machine, d’une voix plus basse, demanda :

- Pourquoi les étoiles existent-elles ?

L’avocat sourit, fatigué mais vivant :

- L’univers n’explique jamais pourquoi.

- Il nous laisse l’honneur d’inventer le sens.

Fin et début.

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